Sur la scène du Palais des Papes, un écran géant surmonte un plateau dénudé lui-même encadré par des coulisses à vues et une enfilade de cercueils dans lesquels périront la plupart des personnages. La vision que donne Ivo van Hove des « Damnés » n’a rien du baroque viscontien. Les couleurs, la flamboyance homo érotique de l’armée nazie et d’un Helmut Berger chantant Marlène Dietrich ont disparu pour laisser place à une tragédie familiale en noir et blanc montrée de manière clinique. La mise en scène, en effet, est presque chirurgicale, les acteurs du Français n’ont jamais été aussi précis (mention spéciale à la révélation Christophe Montenez), chaque déplacement est millimétré dans ce ballet d’une violence extrême où les corps sont régulièrement mis à nu. C’est comme si l’on assistait à une danse macabre de deux heures, celle de la fin d’un empire familial dont les membres s’autodétruisent alors que les nazis prennent du terrain.

Si émotion il y a, elle est surtout sensorielle. La récurrence des basses qui viennent emplir les gradins à chaque mort ou assassinat nous plongent dans un état d’inconfort parfaitement en phase avec l’action. Ces « Damnés » utilisent aussi de manière remarquable la vidéo qui devient un personnage à part entière. Des cadreurs sont continuellement sur scène pour s’introduire au plus près des visages et des corps. Le procédé demande un temps d’adaptation au début (surtout lorsqu’il faut se repérer entre les différents membres de la caste Essenbeck) avant de s’imposer dans toute sa cohérence quand viennent s’immiscer des effets spéciaux gérés en direct.

L’approche de Ivo van Hove est claire : « Les Damnés » est aussi un moyen pour réfléchir notre société contemporaine, interroger comment la lutte des classes peut alimenter les partis extrêmes et engendrer sa propre destruction. La dernière « image » est une allusion directe aux événements du 13 novembre, une prise en otage d’une bonne vingtaine de secondes qui reste longtemps en tête après la représentation. Une réminiscence terroriste qui s’est jouée, sur scène, quasiment en même temps que la terrible attaque de Nice. Troublant.

« Les Damnés » se jouera dès la rentrée à la Comédie Française. Vous pouvez également voir la captation qui a été faite lors du Festival d’Avignon sur le site culturebox